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Quand la logique mathématique se heurte à la réalité des marchés
Je me souviens très bien de la première fois où j’ai réellement pris conscience que « diversifier » ne voulait pas dire grand-chose en soi. C’était après une série de pertes pourtant étalées sur plusieurs actifs censés ne pas bouger ensemble. Sur le papier, tout était propre. En pratique, tout corrélait au pire moment.
C’est souvent à ce moment-là que l’on découvre — parfois brutalement — le modèle de Markowitz. Pas comme une recette miracle, mais comme une tentative sérieuse de mettre un cadre rationnel sur quelque chose d’instinctivement chaotique : la relation entre le risque et le rendement.
En finance personnelle comme en gestion de portefeuille plus avancée, ce modèle revient régulièrement dans les discussions. Souvent mal compris, parfois mal appliqué, et presque toujours idéalisé.
Qu’est-ce que la méthode de Markowitz, concrètement ?
La méthode de Markowitz repose sur une idée simple, presque évidente a posteriori :
ce n’est pas le risque individuel d’un actif qui compte, mais la façon dont les actifs interagissent entre eux.
Autrement dit, posséder plusieurs actifs risqués n’est pas un problème en soi, tant que leurs variations ne s’additionnent pas systématiquement dans le même sens.
Harry Markowitz formalise cela dès les années 1950 en introduisant deux notions clés :
- Le rendement espéré d’un portefeuille
- La variance (ou volatilité) globale, tenant compte des corrélations entre actifs
Ce cadre donne naissance à ce que l’on appelle aujourd’hui la frontière efficiente : un ensemble de portefeuilles optimaux qui offrent le meilleur rendement possible pour un niveau de risque donné.
Ce n’est pas une promesse de performance. C’est un compromis rationnel.
Le modèle Markowitz MVO : optimisation ou illusion de précision ?
Qu’est-ce que le modèle Markowitz MVO ?
Le Mean-Variance Optimization (MVO) est la traduction opérationnelle du modèle de Markowitz. Il cherche à déterminer la pondération idéale de chaque actif pour :
- maximiser le rendement attendu pour un risque donné, ou
- minimiser le risque pour un rendement cible
Sur un tableur ou dans un logiciel quantitatif, cela fonctionne très bien. Trop bien, parfois.
Le problème n’est pas mathématique. Il est épistémologique.
Le MVO suppose que l’on connaît :
- les rendements futurs attendus,
- les volatilités futures,
- les corrélations futures.
Dans le monde réel, ces paramètres sont estimés à partir du passé. Et c’est là que les ennuis commencent.
Ce que l’expérience de marché m’a appris sur Markowitz
Sur le terrain, j’ai vu deux types d’investisseurs tomber dans des pièges opposés :
- ceux qui ignorent complètement la corrélation et empilent des actifs similaires,
- ceux qui font une confiance aveugle aux sorties d’un modèle d’optimisation.
Dans les phases calmes, le modèle de Markowitz semble brillant.
Dans les phases de stress, il montre ses limites de façon très concrète.
Les corrélations ne sont pas stables.
Elles ont tendance à exploser vers 1 quand tout va mal.
C’est un point que les backtests sous-estiment systématiquement.
Le Modèle de Markowitz Face au Mur de la Réalité : Une Nuit de Mars 2020
Il était 2h17 du matin, un lundi de mars 2020. Sur mon écran, toutes les courbes de corrélation que j’avais soigneusement calculées pour un portefeuille client – basées sur le modèle de Markowitz et des années de données historiques – venaient de s’effondrer en une ligne droite et rouge. Bitcoin, or, indices actions américains, obligations d’État – tout fuyait ensemble. La diversification théorique s’était transformée en corrélation parfaite là où cela faisait le plus mal.
Cette nuit-là, j’ai compris quelque chose que les manuels ne vous disent pas : Le modèle de Markowitz n’est pas faux. Il est incomplet. Il décrit merveilleusement le monde des jours ordinaires, mais devient étrangement silencieux face aux jours extraordinaires – ceux qui comptent vraiment pour votre capital.
Le client en question, un entrepreneur tech, avait suivi à la lettre une allocation « optimisée » selon le modèle de Markowitz que j’avais moi-même construite six mois plus tôt. La frontière efficiente était belle, les ratios impressionnants. Pourtant, en quarante-huit heures, il avait perdu 32% – presque autant qu’un portefeuille non diversifié.
L’Erreur n’Était Pas dans le Modèle, Mais dans Notre Lecture
En analysant le carnage au petit matin, la vérité est apparue : nous avions tous commis la même erreur classique. Nous avions traité le modèle de Markowitz comme une prédiction plutôt que comme une description.
Le modèle de Markowitz nous avait correctement dit : « Voici comment ces actifs se sont comportés les uns par rapport aux autres dans le passé, sous certaines conditions. » Nous, nous avions entendu : « Voici comment ils se comporteront absolument à l’avenir, quelles que soient les conditions. »
La différence est fondamentale. C’est la différence entre une carte et un territoire.
La Vraie Sagesse du Modèle de Markowitz (Celle Qu’on Oublie)
La valeur durable de le modèle de Markowitz ne réside pas dans ses capacités prédictives. Elle réside dans sa capacité à forcer une discipline de pensée.
Après cette nuit de mars, j’ai développé ce que j’appelle maintenant « Le Test des Deux Crises » pour toute allocation basée sur le modèle de Markowitz :
- La crise prévue : Le portefeuille résiste-t-il au scénario que vos données historiques contiennent ?
- La crise absente : Que se passe-t-il dans un scénario que vos données n’ont jamais vu ? (Ex: pandémie mondiale, guerre énergétique, effondrement simultané d’actifs non corrélés)
Si vous n’avez pas de réponse honnête au point 2, vous ne gérez pas du risque. Vous gérez de l’illusion.
Comment J’Utilise Aujourd’hui le Modèle de Markowitz (Après l’Avoir Vu Échouer)
Je n’ai pas abandonné le modèle de Markowitz. Je l’ai contextualisé.
Dans ma pratique aujourd’hui :
- Le modèle de Markowitz fixe le point de départ, jamais le point d’arrivée.
- Toute allocation « optimale » doit survivre à un stress-test manuel où je force les corrélations à 0.8 ou 0.9, même si l’histoire dit que c’est « improbable ».
- Je consacre autant de temps à étudier les ruptures de régime dans les données qu’à calculer les moyennes et variances.
La leçon la plus chère ? Le modèle de Markowitz vous apprend à diversifier. L’expérience vous apprend que la seule diversification qui compte vraiment est celle qui survit aux régimes que vous n’avez pas prévus.
Votre Question Décisive Face à Toute Optimisation
Maintenant, quand je vois une allocation basée sur le modèle de Markowitz, je pose systématiquement cette question au gestionnaire ou à moi-même :
« Quelle est l’hypothèse unique dans ce modèle dont l’effondrement détruirait complètement la logique du portefeuille ? »
Souvent, c’est la stabilité des corrélations. Parfois, c’est la liquidité permanente des actifs. Parfois encore, c’est l’hypothèse que les rendements suivent une distribution normale (ils ne le font presque jamais dans les queues).
Le modèle de Markowitz n’est pas devenu inutile. Il est devenu plus utile car je comprends maintenant ce qu’il ne dit pas – et c’est souvent là que se cache le risque réel.
Les limites du modèle de Markowitz qu’il faut accepter
Quelles sont les limites du modèle de Markowitz ?
Avec le recul de plusieurs cycles, certaines faiblesses reviennent toujours.
1. Une dépendance excessive aux données historiques
Le modèle part du principe que le passé est un bon proxy du futur. Or, les régimes de marché changent.
2. Une sensibilité extrême aux hypothèses
Une légère variation dans le rendement attendu peut complètement bouleverser l’allocation optimale.
3. Des portefeuilles parfois irréalistes
Sans contraintes, le modèle peut proposer des pondérations difficiles à tenir psychologiquement ou opérationnellement.
4. Une sous-estimation du risque extrême
La variance ne capture pas les queues de distribution, les crises systémiques, ni les ruptures structurelles.
Ce ne sont pas des défauts théoriques. Ce sont des limites pratiques, souvent découvertes après coup.
Différence entre le modèle de Markowitz et le MEDAF (CAPM)
Quelle est la différence entre Markowitz et le MEDAF (CAPM) ?
Cette confusion revient souvent, y compris chez des investisseurs expérimentés.
- Markowitz travaille au niveau du portefeuille :
il cherche l’allocation optimale en fonction du risque global. - Le MEDAF (CAPM) se concentre sur le prix d’un actif individuel :
il relie le rendement attendu au risque systématique via le bêta.
En simplifiant :
- Markowitz répond à : comment construire un portefeuille efficient ?
- Le CAPM répond à : quel rendement exiger pour un actif donné ?
Dans la pratique, le CAPM est une extension conceptuelle du travail de Markowitz, mais avec encore plus d’hypothèses restrictives.
Finance personnelle : faut-il vraiment utiliser Markowitz ?
En finance personnelle, le modèle de Markowitz est rarement utilisé tel quel. Et c’est une bonne chose.
Mais ses enseignements restent précieux :
- la diversification doit être corrélationnelle, pas cosmétique,
- le risque doit être mesuré au niveau du portefeuille, pas actif par actif,
- la recherche du rendement sans cadre de risque est une impasse.
J’ai vu trop de particuliers surpondérer des actifs volatils en croyant être diversifiés, simplement parce que les étiquettes différaient.
Erreurs courantes observées sur le terrain
Avec le temps, certaines erreurs reviennent systématiquement.
Croire que le modèle “prévoit” le marché
Il n’a jamais été conçu pour cela.
Optimiser à l’extrême
Plus un portefeuille est “optimal” mathématiquement, plus il est fragile aux erreurs d’estimation.
Ignorer le facteur humain
Un portefeuille que l’on ne peut pas tenir émotionnellement est un mauvais portefeuille, même s’il est efficient sur le papier.
Confondre volatilité et risque réel
La perte permanente de capital ne se résume pas à un écart-type.
Bonnes pratiques réalistes pour utiliser Markowitz intelligemment
Avec du recul, voici comment j’utilise aujourd’hui les principes de Markowitz :
- comme outil de réflexion, pas comme pilote automatique,
- avec des contraintes fortes sur les pondérations,
- en intégrant des scénarios défavorables,
- en acceptant que l’approximation robuste vaut mieux que l’optimisation parfaite.
La gestion du risque passe avant l’optimisation du rendement. Toujours.
Une mise en perspective nécessaire
Le modèle de Markowitz n’est ni obsolète, ni miraculeux.
C’est un cadre intellectuel solide, né dans un monde plus stable que celui que nous connaissons aujourd’hui.
Il reste une base incontournable pour comprendre la construction de portefeuille, à condition de ne jamais oublier ceci :
les marchés ne respectent pas les hypothèses, surtout quand cela compte le plus.
Pour ceux qui veulent approfondir la théorie originale, le papier fondateur de Markowitz reste une lecture utile, même aujourd’hui.
Conclusion : entre rigueur et humilité
Après plus d’un cycle complet de marchés haussiers et baissiers, une chose est claire :
les modèles sont des cartes, pas le terrain.
Le modèle de Markowitz apprend à penser le risque de manière structurée.
L’expérience apprend à ne jamais s’y soumettre aveuglément.
C’est dans cet équilibre — entre rigueur mathématique et humilité face au réel — que se construit une gestion financière durable.
Cette réflexion s’inscrit dans une logique plus large de portefeuilles optimisés, que je développe en détail dans l’article « 7 clés puissantes pour maîtriser votre stratégie en 2025 ».
